Habibi - Craig Thompson

. . 5 commentaires:
Craig Thompson avait déjà marqué les esprits avec Blankets, roman graphique fleuve retraçant à travers le destin (largement autobiographique) d’un adolescent l’emprise de la religion et de la famille dans l’Amérique rurale. Sa dernière œuvre, Habibi, toute aussi dense, devrait sans aucun doute glaner un prix lors de la prochaine édition du festival d’Angoulême.

Dans un Orient indéfini, millénaire et contemporain, la jeune Dodola, après avoir été vendue enfant à un scribe, est enlevée et s’apprête à suivre le destin tragique et commun des esclaves. Alors qu’elle est aux fers, elle recueille un bébé et parvient ainsi à le sauver d’une mort certaine. Elle l’appellera Zam.

Profitant d’un instant d’inattention, elle réussit à échapper à ses gardiens. Les deux trouveront refuge au beau milieu du désert dans une épave de bateau, leur arche à eux depuis laquelle ils chercheront à renaître, au gré des histoires qu’elle lui conte le soir. Mais le répit prendra malheureusement fin, pour laisser place à une nouvelle errance, dans l’attente de se retrouver, peut-être…

Très largement inspiré des 1001 nuits, Habibi draine les mêmes thèmes, religion, mythologie, sexualité, violence. A travers le récit de ce couple, dont on ne saurait définir avec certitude la nature, Craig Thompson essaime nombre de légendes, de croyances, d’allégories ; le tout s’imbriquant parfaitement, résonnance divine des malheurs humains.

Cette multiplicité se retrouve également dans le dessin, foisonnant de détails, enluminé. Tout y fait sens, la courbe d’une lettre, l’encadrement de certaines pages, quelques formes géométriques censées représenter l’essence même du monde.

Paradoxalement, c’est aussi ce qui peut rebuter dans cette somme : fermement athée, tous ces récits inspirés des grandes religions monothéistes ne m’ont fait que moyennement rêver. Miroirs des horreurs vécues par les personnages, ils les maintiennent dans cette déshumanisation, les culpabilisent, légitiment leurs souffrances. Et si ce n’est bien sûr pas le message souhaité par Thompson, c’est pourtant ce que je ressens.

On retrouve une réelle dimension œcuménique dans ces 1001 nuits version Craig Thompson. Formidable raconteur d’histoires, il entraîne le lecteur dans un tourbillon de mythes, les rendant palpables par un dessin mouvant et sans limites. Reste que cette omniprésence de la religion et de ses poncifs (la pénitence en tête) peut parfois être étouffante. Tout de même incontournable.




Scénario & Dessins : Craig Thompson - Editeur : Casterman - Collection Ecritures 
Récit complet.  




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5 commentaires:

  1. Je partage complètement ta conclusion vis-à-vis de la dimension "pénitence". C'est un bel album mais ce côté omniprésence du religieux m'a un peu (beaucoup) rebuté.
    Ça reste un beau livre mais je reste quand même beaucoup plus admiratif de Blankets

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  2. Son besoin, post-11 septembre, de réhabiliter la culture musulmane est louable, mais lorsqu'on n'est pas sensible aux religiosités... D'accord avec toi, Blankets était quand même plus réussi.

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  3. Je pense que beaucoup d’entre nous, moi le premier, devrions certainement relire cet article régulièrement.Comme on dit: cela remet l’église au centre du village …
    A vous lire à nouveau avec plaisir.

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  4. @Sharepoint Tunisie: merci pour le compliment, même si je vous avoue ne pas tout à fait comprendre les vertus supposées que vous prêtez à cette humble chronique. Au plaisir également.

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  5. Bonjour,
    Je partage aussi l'avis sur la conception pénitence.
    Je n'ai pas du tout aimé !
    En fait, c'est l'histoire de deux saints dans une humanité pourrie. Aucune lumière (si ce n'est prier ?), il faut endurer, travailler et se taire.

    N'a-t-on pas affaire à une œuvre d'évangélisation ? Il n'y a qu'à voir la citation de fin :
    ""La sainte soufie Rabia AL-Adawiyya* a été vue portant une torche et une cruche d'eau. Une torche pour brûler le paradis, une cruche d'eau pour noyer l'enfer, pour que les deux voiles disparaissent et que les croyants rendent gloire à Dieu. Non dans l'espoir d'une récompense, ni dans la crainte d'un châtiment, mais par Amour".

    «L'Eglise dit : le corps est une faute. La science dit : le corps est une machine. La publicité dit : le corps est un commerce. Le corps dit : Je suis une fête.» [Eduado Galeano. Paroles vagabondes.]
    Le plus gros problème de l'auteur est bien sa relation au corps. Les corps sont vendus, prostitués, violés, mutilés. Le corps de l'héroïne est chanté et admiré, mais sans cesse assailli par des démons. Toutes les relations charnelles sont empreintes d'interdit et d'impossibilité, même quand la relation est emprunte de vrai amour (ainsi les deux personnages sont comme mère et enfant/frère et sœurs, pourtant ils s'aiment mais quand ils veulent s'aimer physiquement c'est physiquement impossible), et les corps sont traités d'"impurs". Comme dans Blankets, l'amour est impossible. Pourtant ils se lient : comme des saints ? Constamment, les métaphores bibliques assimilent nos deux héros à des saints.
    Les corps tombent malades, s'infectent et puent. L'homme est voué à la pourriture (c'est dit et montré en substance).

    Il n'y a qu'un seul homme "bon" dans le livre, notre héros, mais au final ce n'est pas un vrai homme (c'est un saint ?). On le rencontre bébé. En grandissant, il bande en voyant notre héroïne, et se déteste pour ça. Plus grand, il devient eunuque.
    Tous les autres hommes sont bêtes, cruels et pervers (ils abusent des petites filles).

    Avec des personnages "tertiaires", on apprend que l'apocalypse arrive (il faut faire des stocks de nourriture), que si on pense avoir tout fait, il reste une chose à faire : prier; on voit que si une femme enlève son voile des cheveux, alors tous les hommes se montrent obscènes;

    Dernière chose, pourquoi le récit se passe-t-il dans un pays arabe ? Pour soi-disant justifier la vente d'esclaves ? (dans un monde modernisé) Pour justifier la vente de petites filles à marier ?

    Bon, je n'ai pas aimé :D

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